Les fondements épistémologiques des sciences humaines modernes
Présentation de l’article
Cet article examine les fondements épistémologiques des sciences humaines modernes à partir de la méthodologie de modélisation intellectuelle (MANHAJ). Il étudie les référentiels, les points d’origine et les domaines conceptuels qui organisent certains projets intellectuels, ainsi que leurs effets sur la production du sens et l’orientation de l’activité cognitive. Une attention particulière est accordée à la distinction entre l’examen a priori, qui porte sur les conditions fondatrices et les référentiels du savoir, et l’examen a posteriori, qui prend pour point de départ un savoir ou un cadre déjà établi. L’article examine également le problème de la généralisation d’un modèle historique.
Des projets intellectuels sélectionnés servent de cas d’application des outils d’examen méthodologique et permettent d’évaluer la capacité de MANHAJ à mettre au jour la structure fondatrice de la production du sens. Cet article ne constitue pas une présentation exhaustive de la méthodologie et ne remplace pas son document de référence ; il traite un problème de recherche précis dans le cadre du programme de recherche plus large du projet.
Résumé
Cet article étudie les fondements théoriques des sciences humaines modernes en interrogeant les conditions référentielles à travers lesquelles le savoir est produit, la réalité et ses problèmes sont abordés, et les voies de l’interprétation et du jugement sont orientées. Au lieu de limiter l’examen aux conclusions ou aux interprétations proposées par les projets intellectuels, il étudie le point d’origine, les référentiels et les concepts qui encadrent l’objet étudié, et demande si ces fondements font eux-mêmes l’objet d’un examen a priori.
L’article avance deux hypothèses liées. Premièrement, la centralité occidentale peut continuer d’opérer dans certaines sciences humaines modernes et certains projets intellectuels, même lorsque ceux-ci critiquent explicitement l’Occident ou la modernité. Deuxièmement, certains processus de production du savoir peuvent comporter une circularité méthodologique (pétition de principe) lorsque l’objet étudié, ou une conception qui en dérive, sert simultanément de point d’origine et de norme de jugement sans examen indépendant.
L’article mobilise MANHAJ comme cadre d’examen de ces hypothèses, en s’appuyant sur la centralité doctrinale, le point d’origine, le domaine conceptuel, la coordonnée du sens, l’acte cognitif, la loi de la double direction de l’examen (a priori et a posteriori) et la loi de la justesse. Les hypothèses sont étudiées à travers des exemples contrastés de projets intellectuels.
L’article propose de déplacer l’attention de la critique des produits du savoir vers l’examen des modèles qui les fondent. Cette approche permet d’interroger les référentiels susceptibles de reproduire des centralités épistémiques dominantes et de repérer les limites méthodologiques qui peuvent restreindre la capacité de certaines formes de savoir à expliquer les problèmes et à y répondre.
Mots-clés
Relation avec le document de référence de MANHAJ
Cet article développe une investigation appliquée spécifique de la méthodologie présentée dans le document de référence. Il s’appuie sur son cadre conceptuel et méthodologique, notamment sur les relations entre centralité doctrinale, point d’origine, domaine conceptuel, coordonnée du sens, acte cognitif, examen a priori et examen a posteriori. L’article possède son propre sujet et son propre problème de recherche, tout en restant fondé sur la référence théorique qui encadre son application de la méthodologie ; il ne remplace pas le document de référence.
Cet article fait partie d’une série de travaux indépendants développant les dimensions théoriques et appliquées de MANHAJ.
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Texte intégral de l’article
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1. Introduction : de la critique des résultats à l’examen des fondements
Les sciences humaines modernes étudient l’être humain, la société, l’histoire, la politique et la culture. Elles interprètent les phénomènes humains, expliquent les problèmes et proposent des conditions de changement ainsi que des remèdes possibles. Cet article propose de dépasser la critique des résultats et des interprétations pour interroger le point d’origine et les référentiels qui déterminent ce qui peut devenir un objet de connaissance, la manière dont cet objet est compris, les concepts et coordonnées utilisés pour l’examiner, ainsi que les normes servant à le juger.
Le problème central consiste à déterminer si les sciences humaines modernes opèrent dans des cadres fondateurs qui tiennent le point d’origine et les référentiels d’interprétation de la réalité pour des présupposés acquis, et quels effets cela peut avoir sur la centralité occidentale et sur la possibilité d’une circularité méthodologique dans la production du savoir.
2. La place de MANHAJ dans l’examen
L’article utilise MANHAJ comme cadre méthodologique pour examiner les conditions qui précèdent la production du savoir, et non comme une théorie substantielle préétablie imposant des conclusions aux cas étudiés. L’examen commence par la structure référentielle et le point d’origine qui organisent les questions d’un projet, puis suit son domaine conceptuel, ses coordonnées du sens et ses actes cognitifs, des prémisses aux conclusions.
La comparaison des positions déclarées ou des conclusions ne suffit pas : les ressemblances ou les différences entre les résultats ne révèlent pas à elles seules les conditions qui les ont produits. De même, critiquer l’Occident ou la modernité ne prouve pas qu’un projet a dépassé les référentiels dans lesquels il a émergé. Il faut déterminer si ces référentiels sont eux-mêmes devenus des objets d’examen ou s’ils demeurent des cadres préalables qui déterminent les questions et les normes de jugement.
L’article distingue l’examen des fondements de la question de la justesse. Le premier identifie le référentiel, le point d’origine et les relations qui organisent le domaine ; la seconde demande si le passage cognitif des prémisses aux conclusions est valide au regard des conditions méthodologiques pertinentes. Cette distinction évite les classifications prédéterminées et les jugements généraux qui ne seraient pas étayés par des preuves.
3. Le point d’origine comme entrée de l’examen des fondements
Le point d’origine est central, car il établit le référentiel par rapport auquel les relations sont organisées, les faits compris et les normes de comparaison et d’évaluation choisies. Il peut être explicitement énoncé dans un projet intellectuel ou agir implicitement à travers des concepts, des questions et des présupposés qui ne sont pas eux-mêmes soumis à l’examen.
Le point d’origine doit être distingué de la centralité doctrinale. Il ne s’agit pas de supposer qu’ils sont identiques, mais d’examiner la relation entre la structure référentielle et la détermination de ce qui compte comme savoir et de la manière dont il est interprété. Identifier un point d’origine ne consiste pas seulement à repérer un concept central : il faut analyser le rôle de ce concept dans l’organisation du domaine, l’orientation des inférences et la production des normes.
Lorsque l’objet fournit lui-même la norme à partir de laquelle il est jugé, le processus doit être examiné afin de déterminer s’il comporte une circularité méthodologique. Si une norme tire sa validité d’un présupposé non examiné puis sert à prouver ce même présupposé, une circularité peut apparaître. Cela ne peut être établi par la seule formulation de la question : il faut retracer les relations entre le référentiel, l’objet, la norme de jugement et les éléments de preuve disponibles.
4. L’examen a priori et a posteriori
Cette distinction concerne la place de l’examen dans le processus de production du savoir. L’examen a priori porte sur les conditions référentielles et fondatrices qui rendent un objet identifiable et intelligible, notamment le point d’origine, le domaine conceptuel, les concepts et les normes qui organisent la recherche. L’examen a posteriori part d’un domaine déjà établi et travaille dans ses coordonnées pour analyser les faits, les interpréter et élaborer des conclusions.
Cela ne signifie pas que l’examen a posteriori serait sans valeur ni que toute étude partant d’un savoir antérieur serait erronée. La question est de savoir si les conditions qui établissent le domaine restent ouvertes à l’examen ou sont traitées comme des prémisses fixes. Un projet peut parvenir à des conclusions précises dans son domaine tout en laissant les référentiels propres à ce domaine hors de l’enquête.
Ni le sujet traité ni une posture critique déclarée ne suffisent à déterminer la direction de l’examen. Il faut analyser si le projet examine les référentiels qui organisent ses coordonnées et interroge les normes qu’il utilise pour décrire et évaluer la réalité. Cela relie la double direction de l’examen à l’étude du point d’origine et à la justesse du processus cognitif.
5. La centralité occidentale et la reproduction des référentiels
Cet article n’utilise pas la centralité occidentale comme une étiquette toute faite applicable à chaque projet qui recourt à des concepts ou à des outils modernes apparus dans des contextes occidentaux. Il pose une question plus précise : un référentiel préalable continue-t-il d’organiser le domaine et ses coordonnées dans certains projets, même lorsque ceux-ci critiquent explicitement l’Occident ou la modernité ?
Pour tester cette possibilité, il faut distinguer la critique des productions d’un domaine de la critique des conditions qui ont établi ce domaine. Un projet peut révéler des biais, des représentations ou des effets politiques et épistémiques sans examiner le point d’origine qui détermine ce qui compte comme savoir, les questions recevables et les normes servant à juger la réalité. Inversement, une dépendance ne peut être déduite du seul usage de concepts ou d’outils apparus dans un contexte occidental.
La centralité occidentale constitue donc une hypothèse à examiner dans chaque cas. Les jugements doivent s’appuyer sur l’analyse des référentiels, des concepts, des normes d’évaluation et de la direction de la dérivation, en distinguant les preuves d’un référentiel persistant des indices insuffisants pour l’établir. Les résultats d’un seul cas ne doivent pas être généralisés à l’ensemble des sciences humaines modernes.
6. Circularité méthodologique et pétition de principe
L’article examine si l’objet à expliquer ou à juger, ou une conception particulière de cet objet, peut servir simultanément de point d’origine et de norme de jugement. La pétition de principe n’est pas établie par le simple fait qu’une norme est utilisée ; il faut montrer que cette norme tire sa validité de l’objet même qu’elle juge, sans examen indépendant.
7. La procédure d’examen méthodologique
La procédure consiste à identifier la structure référentielle et le point d’origine, à suivre le domaine conceptuel, les coordonnées du sens et l’acte cognitif, puis à examiner la direction de l’enquête et la justesse du passage des prémisses aux conclusions. Les conclusions doivent être rapportées aux affirmations explicites du projet et à leurs implications, en distinguant ce que les preuves établissent de ce qui nécessite un appui supplémentaire.
8. Examen de projets intellectuels sélectionnés
L’article applique des questions d’examen communes à différentes structures intellectuelles, notamment celles d’Edward Said, d’Abdallah Laroui et de Taha Abderrahmane. Le cas de Said concerne la relation entre la critique d’un domaine et celle de ses conditions fondatrices ; celui de Laroui porte sur le diagnostic historique et le critère du retard ; celui de Taha Abderrahmane concerne la refondation de la pensée et l’examen des conditions d’établissement d’un domaine.
La comparaison ne considère ni l’appartenance intellectuelle ni le référentiel déclaré comme une preuve décisive. Elle porte l’attention sur le point d’origine, le domaine, les normes et le chemin de dérivation, et évalue chaque cas selon les éléments qui peuvent être établis.
9. Résultats et discussion
La comparaison souligne la nécessité de distinguer l’hypothèse du maintien d’un référentiel central préalable de celle d’une circularité méthodologique. L’une peut être étayée dans un cas sans que l’autre le soit, et aucune des deux ne peut être établie. La base commune de comparaison réside dans l’application de questions partagées portant sur le point d’origine, le domaine conceptuel, les coordonnées du sens, l’acte cognitif et la justesse de la dérivation.
10. Limites de l’étude et possibilités de généralisation
L’article distingue les résultats propres aux cas étudiés des affirmations générales concernant l’ensemble des sciences humaines. Un nombre limité de cas ne permet pas de généraliser à tout un champ ; des conclusions plus larges nécessitent des éléments supplémentaires et un examen plus étendu des projets et des référentiels étudiés.
11. Conclusion
L’article propose de déplacer l’attention de la seule critique des produits du savoir vers l’examen des modèles fondateurs qui les organisent. Critiquer la réalité ou en déconstruire la structure ne revient pas automatiquement à critiquer le référentiel qui détermine les coordonnées à travers lesquelles cette réalité est appréhendée. Les conclusions méthodologiques doivent rester limitées à ce que les éléments disponibles permettent d’établir.