Abdallah Laroui et la Méthodologie de Modélisation Intellectuelle (MANHAJ)
Historicisme et origine des coordonnées : qui définit le problème, et à partir de quelles coordonnées l’histoire arabe devient-elle une figure du retard historique ?
Examen méthodologique
De l’historicisme à l’examen de l’origine des coordonnées
Cet examen distingue la Méthodologie de Modélisation Intellectuelle (MANHAJ), en tant qu’outil d’examen des systèmes intellectuels, du projet d’Abdallah Laroui, dans lequel l’historicisme et le retard historique occupent une place centrale. Il ne s’agit pas de hiérarchiser les deux projets, mais d’examiner la structure qui détermine le lieu du problème, le critère selon lequel il est jugé et la direction dans laquelle se déploie le regard.
Le projet de Laroui est associé, dès ses premiers travaux, à l’historicisme ainsi qu’aux questions de modernité et de retard historique. La critique de l’idéologie arabe contemporaine et le recours à l’analyse historique pour aborder les problèmes sociaux et politiques constituent des éléments centraux de cette orientation. Son ouvrage La crise des intellectuels arabes, notamment, traite de la tension entre tradition et historicisme et place la notion d’histoire au centre de sa lecture de la pensée arabe moderne.
Le MANHAJ pose donc la question antérieure : qui a décidé que l’histoire arabe comportait un problème appelant un traitement ? Qui a décidé que l’outil retenu pour examiner ce problème était l’outil juste ? Et quelle référence a rendu possible, dès l’origine, la définition du problème sous cette forme ? Avant d’examiner les résultats auxquels parvient une recherche, le MANHAJ examine l’origine des coordonnées qui détermine l’objet de la recherche, l’outil par lequel il est examiné et le critère selon lequel ses résultats sont évalués.
Methodological framework
Trois concepts qui situent le projet de Laroui dans l’examen
01
Origine des coordonnées : qui détermine le lieu du problème ?
L’examen ne commence pas par la question de savoir si le diagnostic est juste, mais par celle de la référence qui a fait d’un objet déterminé un problème en premier lieu. Dès lors que l’histoire arabe et le retard historique deviennent le centre de l’acte cognitif, le MANHAJ demande : quelle origine des coordonnées attribue au problème cette position ?
02
Coordonnée temporelle : selon quel critère mesure-t-on le retard ?
Qualifier une situation historique de « retardée » présuppose un critère de comparaison et une direction du mouvement. Le MANHAJ ne s’arrête donc pas au concept de retard ; il examine les coordonnées qui lui donnent son sens : quelle référence ? quelle trajectoire ? quelle représentation du progrès rend un temps antérieur ou postérieur évaluable ?
03
Direction du regard : l’examen est-il symétrique ?
Si l’histoire arabe est constituée en objet d’examen et de critique, la question méthodologique suivante est de savoir si l’histoire occidentale moderne, ainsi que le système dans lequel s’est constitué le critère de la modernité, sont soumis au même examen. Le MANHAJ ne fixe pas la réponse à l’avance ; il fait de la symétrie de la direction du regard elle-même un objet d’examen.
Principe de l’examen : la dépendance ne se mesure pas à la position déclarée à l’égard de l’Occident — accord ou opposition — mais s’examine à partir de la position et des coordonnées de l’acte cognitif. Un penseur peut critiquer l’Occident, et la question demeure ouverte : a-t-il examiné l’origine des coordonnées à partir de laquelle se déploie le champ utilisé pour définir le problème et le critère de jugement, ou s’est-il déplacé à l’intérieur de cette origine ?
Application à Laroui
Lorsque l’histoire arabe devient le problème : qu’est-ce qui détermine la coordonnée ?
La question de l’histoire occupe une place particulière dans le projet de Laroui. Les travaux consacrés à son œuvre soulignent son rapport à l’historicisme et sa volonté de comprendre les problèmes sociaux et politiques à partir de leurs conditions historiques. Son œuvre initiale est également liée au diagnostic de ce qu’il désigne comme retard ou « retard culturel » dans le cadre de sa critique de la pensée arabe.
La question méthodologique est antérieure à l’acceptation ou au refus du recours à l’histoire : qui a décidé que l’histoire arabe contenait un problème appelant un traitement ? Par quel outil l’existence de ce problème a-t-elle été établie ? Qu’est-ce qui rend cet outil valable pour en juger ? Si la recherche commence par un diagnostic préalable de l’existence d’un problème dans l’histoire arabe, le MANHAJ ramène l’examen au point de départ : d’où vient ce diagnostic, et d’où vient la validité de l’outil et du critère employés pour l’établir ?
L’examen se déplace ensuite vers la direction du regard : si l’histoire arabe a été définie comme lieu du problème, l’histoire occidentale moderne, ainsi que le système dans lequel s’est constitué le critère de la modernité, ont-ils été soumis à la même question ? Dans le cas contraire, quelles coordonnées expliquent la différence de lieu et de direction de l’examen ?
Four axes
Historicisme, origine des coordonnées et mouvement du regard
Ces quatre axes ne réduisent pas le projet de Laroui ; ils précisent les questions ajoutées par le MANHAJ lorsqu’il examine la position et les coordonnées de l’acte cognitif.
1. Pourquoi l’histoire arabe est-elle devenue le lieu du problème ?
Abdallah Laroui
Son projet part de la question de l’histoire, de la modernité et du retard, et fait de la compréhension du présent arabe une démarche inséparable de sa trajectoire historique. Dans ses travaux initiaux, l’historicisme devient un instrument central pour comprendre la situation et les problèmes de la pensée arabe.
MANHAJ
Il déplace la question d’un niveau en arrière : pourquoi cette histoire précisément a-t-elle été choisie comme lieu du problème ? Quelle origine des coordonnées a rendu cette détermination possible ? Le choix même de l’objet-problème devient une partie de l’objet de l’examen.
2. Le retard historique : selon quel critère mesure-t-on le temps ?
Abdallah Laroui
Dans son projet, le retard historique ou culturel est lié à la situation de la culture arabe et à son rapport à la modernité. L’histoire fonctionne comme un instrument d’interprétation de l’écart entre des situations historiques différentes.
MANHAJ
Il examine la coordonnée du retard elle-même : quel point de référence rend un temps « en retard » ? Quelle est la direction du mouvement ? Quelle règle autorise la comparaison ? Le sens ne se tire pas du seul mot « retard », mais de sa coordonnée à l’intérieur du champ.
3. Le contenu de l’histoire : pourquoi certaines structures deviennent-elles à dépasser ?
Abdallah Laroui
Son projet ne s’arrête pas à la description d’un écart temporel. Il se déplace vers la critique de la tradition et de certains modes de pensée, ainsi que vers la modernisation, la rationalisation et l’intégration des conditions de l’époque moderne. Le contenu de la structure historique devient alors une partie du problème.
MANHAJ
Avant de juger ce contenu, il demande : d’où vient le critère selon lequel ce contenu est jugé ? Le critère est-il dérivé du champ étudié ou d’un autre champ ? L’origine des coordonnées qui a produit le critère d’évaluation a-t-elle elle-même été examinée ?
4. Direction du regard : l’Occident est-il soumis au même examen ?
Abdallah Laroui
Son projet est lié à la modernité et à la méthode historique, et il traite du rapport de la pensée arabe à l’expérience européenne et aux transformations historiques modernes. Le rapport à l’Occident demeure une composante du problème qu’il traite, et non une simple position d’acceptation ou de refus.
MANHAJ
Il ne demande pas seulement ce que Laroui dit de l’Occident, mais si l’acte cognitif se déploie de manière symétrique dans les deux directions. L’histoire occidentale moderne, et le système qui a produit le critère de la modernité, deviennent-ils un objet d’examen à partir de la même origine des coordonnées ? Si la direction diffère, qu’est-ce qui explique cette différence ?
Conclusion méthodologique
L’historicisme ne supprime pas la question de l’origine des coordonnées
L’examen de Laroui fait apparaître un déplacement de l’histoire comme objet vers les coordonnées qui déterminent la manière dont l’histoire devient objet de problématisation et de jugement. Laroui fait de l’historicisme et de la méthode historique des instruments essentiels de compréhension du présent arabe et relie le retard au contexte historique et aux transformations propres à l’époque moderne.
Le MANHAJ ajoute toutefois une question fondatrice : si l’histoire arabe devient le lieu du problème, d’où vient la détermination du problème lui-même ? Si le retard devient un critère, d’où vient la coordonnée du retard ? Si un contenu historique déterminé devient objet de dépassement, d’où vient le critère qui permet de le juger ?
La question avance ensuite vers la direction du regard : l’instance à partir de laquelle est tiré le critère de modernité ou de progrès est-elle soumise au même examen que l’histoire arabe ? La symétrie ou l’asymétrie de l’examen, ainsi que l’origine des coordonnées à partir de laquelle il s’organise, sont elles-mêmes des éléments examinables de l’acte cognitif.
À ce niveau, l’analyse peut révéler, si les éléments du dossier l’établissent, une dépendance par les coordonnées : l’acte cognitif peut se déplacer à l’intérieur d’un champ dont l’origine des coordonnées, le critère et la direction ont été définis antérieurement, sans que ces déterminants deviennent eux-mêmes objets d’un examen fondateur. La conclusion est alors tirée de la structure du projet telle que l’analyse la met au jour.
La question devient donc : qui a déterminé que l’histoire arabe était le lieu du problème ? Qui a déterminé l’outil qui révèle ce problème ? D’où vient le critère du retard, et sur quelle base ce critère est-il devenu valable pour juger ? Et l’examen s’est-il étendu à l’origine des coordonnées qui a produit ces coordonnées ? Les réponses à ces questions déterminent l’issue de l’examen, notamment la question de savoir si l’acte cognitif a produit son indépendance coordonnée ou s’il demeure en mouvement à l’intérieur de coordonnées qui lui sont antérieures.
Messeoud, F. (2026). Abdallah Laroui et la Méthodologie de Modélisation Intellectuelle (MANHAJ) : historicisme, origine des coordonnées et direction du regard. MyPortail.
Messeoud, Faouzi. « Abdallah Laroui et la Méthodologie de Modélisation Intellectuelle (MANHAJ) : historicisme, origine des coordonnées et direction du regard ». MyPortail, 2026.